Coopération et partage

 

 

Coopérer, c’est faire des choses ensemble, les construire ensemble, les ressentir ensemble, c’est avoir un objectif commun de manière à pouvoir travailler ensemble librement. Mais les gens sont généralement peu enclins à collaborer naturellement, facilement, avec bonheur ; ils ne le font que contraints et forcés par divers modes de persuasion: la menace, la peur, le châtiment, la récompense. C’est une pratique répandue dans le monde entier. Sous des gouvernements tyranniques, on vous force à travailler ensemble de manière brutale: si vous ne « coopérez » pas, vous êtes liquidé ou envoyé dans un camp de concentration.

Dans les pays prétendument civilisés, on vous incite à travailler ensemble grâce au concept de patrie, ou au nom d’une idéologie très soigneusement élaborée et largement propagée pour que vous l’acceptiez ; ou bien vous travaillez ensemble pour faire aboutir un projet conçu par d’autres, un programme visant à l’utopie.

C’est donc le projet, l’idée, l’autorité qui incitent les gens à travailler ensemble. C’est cela qu’on appelle en général la « coopération », et le terme sous-entend toujours la notion de châtiment ou de récompense, ce qui signifie que derrière cette «coopération » se cache la peur. Vous travaillez toujours pour quelque chose – pour le pays, pour le roi, pour le parti, pour Dieu ou le Maître, pour la paix, ou pour mettre en oeuvre telle ou telle réforme. Votre idée de la coopération, c’est de travailler ensemble en vue d’un résultat particulier. Vous avez un idéal – édifier l’école parfaite, ou que sais-je encore – auquel vous travaillez, et vous dites donc que la coopération est nécessaire.

Tout cela implique l’intervention d’une autorité, n’est-ce pas ? Il y a toujours quelqu’un censé savoir ce qu’il convient de faire, ce qui vous amène à dire: « Nous devons coopérer à l’exécution du projet. »

Lorsqu’on travaille ensemble suite à une forme quelconque de persuasion ou en vertu d’un simple d’accord, ce n’est pas de la coopération, car derrière tous les efforts de ce type se cache la volonté de gagner ou d’éviter quelque chose.

Pour moi, la coopération est tout autre chose. C’est le plaisir d’être et de faire ensemble – mais pas forcément de faire une chose en particulier. Comprenez-vous ?

Les jeunes enfants ont normalement cet instinct d’être et de faire ensemble, l’avez-vous remarqué ? Ils sont prêts à coopérer à tout. Il n’est pas question d’accord ou de désaccord, de châtiment ou de récompense: ils ont seulement envie de se rendre utiles. Ils coopèrent instinctivement, pour le plaisir d’être et d’agir ensemble. Mais les adultes détruisent cet esprit de coopération naturel et spontané chez les enfants, en disant: «Si vous faites telle chose, je vous récompenserai ; si vous ne faites pas telle chose, vous n’irez pas au cinéma », ce qui introduit un élément corrupteur.

La coopération authentique ne naît donc pas simplement d’un accord visant à réaliser un projet commun, mais de la joie, du sentiment d’unité, si l’on peut dire ; car dans ce sentiment n’entre pas l’obstination de la conception personnelle, de l’opinion personnelle.

Quand vous saurez ce qu’est cette coopération-là, vous saurez aussi quand il faut refuser de coopérer, ce qui est tout aussi important. Vous comprenez ? Nous devons tous éveiller en nous cet esprit de coopération, car ce ne sera pas alors un simple projet ou un simple accord qui nous poussent à travailler ensemble, mais un extraordinaire sentiment d’unité, une sensation de joie à être et à agir ensemble hors de toute notion de châtiment ou de récompense. Ce point est très important. Mais il est tout aussi important de savoir quand il faut dire non ; car nous risquons, par manque de discernement, de coopérer avec des gens mal avisés, avec des leaders ambitieux porteurs de projets grandioses, d’idées fantastiques, comme Hitler et d’autres tyrans qui sévissent depuis la nuit des temps. Nous devons donc savoir quand refuser de coopérer ; et ce n’est possible que si nous connaissons la joie de la véritable coopération.

Il est important de discuter ensemble de cette question, car lorsqu’on nous suggère de travailler en commun, votre réaction immédiate risque d’être: « Pour quoi faire ? Qu’allons-nous faire ensemble ? » Autrement dit, la chose à faire compte plus que le sentiment d’être ensemble et de collaborer ; et quand la chose à faire – le projet, le concept, l’utopie idéologique – prend le pas sur le reste, il n’y a pas de coopération véritable. Nous ne sommes plus liés alors que par l’idée ; et si une idée peut nous lier, une autre peut nous diviser. Ce qui compte, c’est donc d’éveiller en nous-mêmes cet esprit de coopération, ce sentiment de joie et d’action commune, hors de toute considération de châtiment ou de récompense. La plupart des jeunes ont cet esprit-là, spontanément, librement, à condition qu’il ne soit pas corrompu par leurs aînés.

 

 Françoise Salaün partage  Krishnamurti 1963 dans « Le sens du bonheur »

 

 

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Auteur :francesca7

Administratrice du forum LA VIE DEVANT SOI sur http://devantsoi.forumgratuit.org/

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